[Portrait] Jean-Philippe Eisenbarth, chercheur dans l’équipe Loreley
Dans cette interview, nous partons à la rencontre de Jean-Philippe Eisenbarth, (CNRS/Université de Lorraine).
Ce spécialiste des systèmes distribués, des réseaux pair-à-pair et des protocoles utilisés par les blockchains, nous partage son cheminement et les enjeux de ses travaux.
Peux-tu nous présenter tes sujets de recherche ?
Je travaille au sein de l’équipe Loreley au Loria (Systèmes collaboratifs distribués de confiance et à grande échelle). Mon équipe travaille essentiellement sur les systèmes distribués sans autorité centrale. Contrairement aux architectures classiques, où l’on repose sur un serveur ou une entité centrale, nous nous intéressons à des modèles alternatifs : les ressources et les données sont partagées directement par les utilisateurs (machines hétérogènes).
Dans ce type de système, souvent, les communications sont gérées par un réseau pair-à-pair (P2P) dans lequel les utilisateurs sont à la fois clients et serveurs : ils possèdent, distribuent et répliquent eux-mêmes les données. Aucun serveur unique n’est responsable du partage. C’est un modèle plus efficace et résilient, mais aussi plus complexe à implémenter, à sécuriser et à analyser.
Quel est ton parcours ?
Après le bac, j’ai commencé par un DUT Informatique à Nancy (Charlemagne), devenu BUT aujourd’hui. J’ai ensuite intégré TELECOM Nancy, juste à côté du Loria, où j’ai obtenu mon diplôme d’ingénieur en 2016, avec un approfondissement en réseaux et cybersécurité. Dès ma sortie d’école, j’ai rejoint le Loria en tant qu’ingénieur de recherche, de 2016 à 2019, dans l’équipe COAST, spécialisée dans les systèmes distribués. En 2019, j’ai débuté une thèse dans l’équipe RESIST, toujours au Loria. La thèse se situait à l’intersection de ces deux thématiques : systèmes distribués (COAST, encadré par Olivier Perrin) et réseaux/sécurité (RESIST, encadré par Thibault Cholez).
Comment t’es-tu orienté vers ton sujet de thèse ?
Avant la thèse, j’avais déjà travaillé sur un projet lié à une blockchain, où il fallait intégrer un mécanisme d’audit de clés publique pour un système de chiffrement de bout-en-bout dans MUTE, un éditeur de texte collaboratif développé chez COAST. Pour cela, nous avions choisi de nous appuyer sur une blockchain. C’était entre 2016 et 2018, à une époque où ce domaine était encore relativement nouveau.
En discutant avec Thibault Cholez, un de mes futur directeur de thèse, nous avons envisagé d’approfondir ces notions, notamment sous l’angle de la couche réseau des blockchains, un sujet alors assez peu exploré.
Les blockchains sont des systèmes techniques très riches, à l’intersection de la cryptographie, des réseaux, des structures de données et de la sécurité. Ma thèse s’est ainsi orientée vers l’étude approfondie de la couche réseau des blockchains Bitcoin et Ethereum, et en particulier sur la manière dont le réseau peut impacter le fonctionnement global.
Sur quoi portaient tes travaux de thèse ?
Un premier volet consistait à caractériser les réseaux pair-à-pair de certaines blockchains : nombre de nœuds, géolocalisation, propriétés du réseau, état de santé…
Ensuite, je me suis concentré sur les aspects sécurité et notamment une attaque classique dans les réseau P2P, l’attaque Sybil.
Qu’est-ce qu’une attaque Sybil ?
Dans un réseau pair-à-pair, pour garantir la bonne santé du système, les utilisateurs doivent être indépendants les uns des autres. Une attaque Sybil consiste pour un attaquant à déployer un grand nombre de nœuds qu’il contrôle pour censurer ou polluer des données ou faciliter d’autres attaques. J’ai montré qu’une blockchain en particulier présentait une forte concentration : 13 % des adresses IP détenaient 75 % des identifiants de nœuds, typique d’une attaque Sybil. J’ai développé un mécanisme de détection et de publication d’identifiants suspects, permettant d’alerter le réseau et d’empêcher les connexions à ces nœuds.
As-tu continué tes travaux après ta thèse ?
Oui, j’ai réalisé un post-doctorat au Luxembourg, à l’Université du Luxembourg, dans le laboratoire SNT, au sein de l’équipe SEDAN dirigé par Radu State, de février 2023 à février 2025. Là-bas, j’ai travaillé sur le protocole GossipSub, utilisé pour la dissémination de messages selon un modèle publish/subscribe. Il est utilisé par quelques blockchains et nous avons travaillé à son intégration et optimisation dans XRP Ledger.
Avec qui as-tu collaboré au cours de ton parcours ?
J’ai collaboré notamment avec Daishi Kondo, enseignant-chercheur à l’université de Tokyo. Avec Daishi Kondo, nous avons encadré Katsuki Isobe (aujourd’hui en thèse au Loria) sur un sujet lié à un système alternatif de noms de domaine basé sur blockchain. Depuis, nous continuons à collaborer sur d’autres projets.
Aujourd’hui, en quoi consiste ton travail ?
Je suis enseignant-chercheur à l’IDMC, où j’enseigne en Licence MIASHS et en Master MIAGE. Je suis aussi responsable de la première année de Licence, ce qui inclut une partie administrative. En recherche, actuellement, je participe au projet IPCEI-CIS DXP, centré sur la sécurisation des communications d’une plateforme d’échange de données.
Qu’est-ce qui t’a amené à l’informatique ?
Tout a commencé avec un groupe d’amis au collège Nicolas Untersteller à Stiring-Wendel. On s’intéressait à l’informatique en tâtonnant et nous étions hyper curieux. Mon prof de maths en 5e, passionné d’informatique, nous a alors appris tout un tas de choses : nous découvrions la programmation, les systèmes d’exploitation (GNU/Linux), les réseaux, etc. Cela m’avait beaucoup intéressé et j’ai ensuite voulu continuer dans cette voie.
Qu’est-ce que tu aimes faire quand tu sors du travail ?
J’ai beaucoup pratiqué le foot, mais un peu moins ces derniers temps, je suis plutôt spectateur maintenant. C’est un peu cliché pour un informaticien mais je suis amateur de jeux vidéo, notamment j’aime bien regarder les compétitions d’E-sport : les Majors sur Counter-Strike 2, les Worlds sur League of Legends. J’aime également beaucoup les jeux de rôle sur table (en tant que joueur ou maître du jeu) : La Légende des Cinq Anneaux et L’Appel de Cthulhu.
Conclusion
Des premiers tâtonnements au collège à ses travaux sur les protocoles pair-à-pair, Jean-Philippe Eisenbarth nous montre un parcours marqué par la curiosité, la rigueur scientifique et la passion pour comprendre en profondeur le fonctionnement des réseaux distribués. Que ce soit dans l’analyse de blockchains, la protection contre les attaques Sybil ou l’amélioration des protocoles de diffusion, ses recherches contribuent à renforcer la sécurité et l’efficacité des systèmes distribués.
Propos recueillis par Annabelle Chapron – Service Communication du Loria – 2025


