8 mars : trois portraits de chercheuses et doctorantes

Journée Sciences, un métier de femmes

7 mars 2025

Le 27 février dernier a eu lieu à la Faculté des Sciences et Technologies la journée “Sciences, un métier de femmes“, organisée par l’Association Femmes & Sciences Grand Est, en partenariat avec l’IESF – Ingénieurs et scientifiques de France, un comité de pilotage coordonné par Emmanuelle Bignon (LPCT) et de nombreux laboratoires de recherche.

Cette manifestation a réuni 210 lycéennes de 13 lycées lorrains autour de conférences, ateliers et visites en immersion, visant à déconstruire les stéréotypes et échanger autour des métiers scientifiques.

Yasaman Karami, Lisa Formentini et Marie Cousin, membres du Loria, ont participé à cette journée. Retour avec elles sur leurs parcours, métiers et leur motivation à rejoindre cette initiative.

Lisa Formentini, doctorante Inria au Loria (CNRS, Université de Lorraine)

J’ai passé un bac ES, puis un DU équivalent de bac S appelé PCSO, puis un diplôme de psychologue cognitiviste et sociale ainsi qu’un Master 1 en Digital sciences. Aujourd’hui, je prépare un doctorat d’informatique et de systèmes socio-techniques. Je travaille sur un sujet de CSCW (travail coopératif assisté par ordinateur), et plus précisément sur l’évolution des outils et pratiques collectives en sécurité civile pendant et suite au COVID-19. 

Les stéréotypes féminins nous dirigent implicitement vers des choix de métiers plutôt sociaux, moins techniques, plus littéraires. Les STEMs (terme qui regroupe quatre disciplines : science, technologie, ingénierie et mathématiques), incluant numérique et informatique, sont stéréotypiquement associés aux hommes, ce qui nous amène à inconsciemment moins les considérer pour nous-même.

La différenciation par genre ne s’arrête pas là. Indirectement elle peut empêcher les femmes qui en ont envie d’accéder à des postes à haute responsabilité, de mettre leur carrière en priorité et/ou d’exercer le métier dont elles rêvent. C’est important d’avoir des modèles de réussite féminine dans des métiers du numérique, de l’informatique et de tout autre STEM parce que c’est une preuve que c’est possible pour celles qui doutent, parce que cela fait changer les stéréotypes qu’on a inconsciemment et qu’on transmet aux plus jeunes, et parce qu’on devrait pouvoir faire ce que l’on veut sans que l’on nous dise sans raison que “c’est pas pour nous, vous devriez plutôt aller ailleurs“.

Au-delà de ma volonté de partager mes expériences avec ceux et celles que cela intéresse, je soutiens ce genre d’initiative, et on m’a gentiment demandé d’y participer 🙂

Il faut représenter le changement qu’on veut voir dans le monde !

Plus d’infos sur les travaux de Lisa Formentini 

Marie Cousin, doctorante au Loria (CNRS, Université de Lorraine)

Après l’obtention d’un bac S SVT, j’ai fait une classe préparatoire MPSI/MP* (maths physique), puis l’ENSIMAG, une école d’ingénieur en informatique. Durant ma troisième année à l’ENSIMAG, j’ai fait un semestre Erasmus à l’Université Technique de Vienne, en Autriche, dans la master Logic and Computation. Mon goût pour l’informatique plus théorique et la logique, que j’avais découvert en prépa, s’est confirmé en école d’ingénieur et pendant mon Erasmus, ainsi que mon souhait de faire de la recherche.

J’ai fait mon stage de fin d’études au Loria dans l’équipe Sémagramme, qui a confirmé que la recherche me plaisait. Je suis maintenant en thèse dans la même équipe, et je travaille sur de la génération de texte avec la théorie sens-texte (une théorie linguistique qui donne une manière de représenter la langue parlée, du sens de ce qu’on dit, à comment on le dit), et les grammaires catégorielles abstraites (un formalisme grammatical, basé sur le lambda calcul).

Je pense qu’on n’a pas assez de “role model” féminin en numérique/informatique. Ce n’est pas qu’elles n’existent pas, mais plutôt qu’elles sont très peu mises en avant. Par exemple, la photo de Margaret Hamilton à côté de sa pile de code (celui qui a envoyé les vaisseaux du programme Apollo sur la Lune) est très parlante, mais la première fois que j’ai vu cette photo, j’étais en stage de fin d’études… donc bac +5 ! Alors que c’est l’une des photos des “role model” féminin de l’informatique les plus connues. Ce n’est qu’un exemple, il y en a plein d’autres, mais je pense que parler plus des femmes dans le numérique/l’informatique est important, et de mettre en valeur celles qui ont déjà œuvré pour l’informatique aussi. Ce sont des pionnières de l’histoire de l’informatique, et je trouve que ça ferait du bien qu’elles soient plus connues.

Une autre raison qui expliquerait que les filles ne se projettent pas dans les filières numérique/informatique est, je pense, tout ce qui touche aux stéréotypes de genre. L’idée préconçue que l’informatique est pour les garçons joue, et malheureusement les chiffres (pourcentage d’étudiants vs. pourcentage d’étudiantes dans les filières informatiques par exemple) confirment cela, et renforcent les stéréotypes de genre. C’est un cercle vicieux. Je pense que le problème commence assez tôt, avec les jeux pour enfants qui sont déjà stéréotypés (j’exagère, mais garçons = jeux vidéos, fille = poupée), font que les garçons ont souvent déjà touché à la programmation au lycée, alors que les filles non, et ça peut créer une impression de mur insurmontable pour les filles, comme si elles avaient du “retard” sur les garçons, alors que les formations sont justement faites pour apprendre, et que ce “retard” n’en est finalement pas un, ou du moins n’est pas problématique.

Les femmes et les hommes ont souvent des manières de penser différentes, ou d’aborder un sujet et ses problématiques différemment. Cela apporte de la diversité et des idées nouvelles aux projets. De manière générale, les femmes ne sont pas assez prises en compte dans la recherche. Si je prends l’exemple de la recherche médicale, beaucoup de médicaments ne sont testés que sur des hommes, ce qui pose des problèmes aujourd’hui sur le traitement de certaines pathologies chez les patientes. Si plus de femmes avaient participé à l’élaboration de ces recherches, j’ai envie de croire que les tests auraient été réalisés sur des sujets féminins et masculins. C’est à dire que la présence de femmes dans la recherche, dans les sciences, dans les métiers du numérique et de l’informatique, etc. permettrait des résultats, découvertes, outils, etc. adaptés à un public mixte.

J’adore les échanges et le partage que ce type de journée implique. Découvrir les lycéennes et pouvoir échanger avec elles est quelque chose que je trouve important, pour qu’elles puissent se rendre compte que les femmes existent “pour de vrai” dans le numérique/l’informatique. C’est un évènement du même type qui m’avait fait découvrir la recherche en informatique quand j’étais en première, et sans cela, je ne suis pas sûre que je me serais orientée vers la recherche ou l’informatique, alors que j’adore mon métier aujourd’hui. Si cela a marché pour moi, j’ai envie de participer aux évènements tels que cette journée pour pouvoir, peut-être, inspirer d’autres lycéennes.

Yasaman Karami, chercheuse Inria au Loria (CNRS, Université de Lorraine)

J’ai obtenu mon diplôme d’études secondaires en mathématiques parce que j’étais fascinée par cette matière. J’ai ensuite participé à l’examen national (en Iran) pour entrer à l’université, et j’ai été acceptée pour une licence en ingénierie du matériel informatique. Pendant la dernière année de ma licence, j’ai travaillé sur un projet de conception et de fabrication d’une carte de traitement avec FPGA. Ensuite, j’ai poursuivi mes études en master d’architecture de matériel informatique, car mon projet de licence m’avait amenée à m’intéresser de près à la conception de matériel. Malheureusement, à l’université où j’ai été acceptée, la plupart des cours étaient axés sur les réseaux informatiques, ce qui ne m’intéressait pas du tout. C’est pourquoi j’ai commencé à explorer différentes possibilités par moi-même et j’ai découvert le domaine de l’informatique bio-inspirée et de la bio-informatique. Après de nombreux échanges avec différents professeurs, j’ai pu effectuer un stage en bio-informatique. Le projet consistait à prédire les structures des protéines à l’aide de l’optimisation des essaims de particules et à paralléliser le code sur les GPU. Ce projet m’a enthousiasmée et m’a donné envie de continuer à travailler dans ce domaine. C’est pourquoi j’ai postulé à l’étranger pour obtenir un doctorat dans ce domaine. Après quelques entretiens, on m’a proposé un doctorat à Sorbonne Université pour étudier la dynamique conformationnelle des protéines.

Après le doctorat, j’ai effectué deux postdocs de 2 et 4 ans à Paris Diderot et à l’Institut Pasteur. Depuis janvier 2023, je suis chargée de recherche au Centre Inria de l’Université de Lorraine. Mes recherches s’articulent autour de deux axes :

1) le développement de méthodes informatiques qui nous permettent de mieux comprendre le comportement dynamique et la fonction des systèmes biologiques ;

2) l’étude de systèmes biologiques spécifiques, tels que le SARS-CoV-2, pour élucider leurs mécanismes fonctionnels en collaboration avec des microbiologistes.

Je peux répondre à cette question en m’appuyant sur ma propre expérience. Depuis mon adolescence, je me suis toujours battue pour mes droits et j’ai toujours soutenu que les filles devaient avoir les mêmes droits, la même liberté et les mêmes privilèges que les garçons. En Iran, nous avions deux branches dans l’ingénierie informatique : les logiciels (similaires à l’informatique) et le matériel (similaire à l’électronique). La première était considérée comme adaptée aux filles et la seconde aux garçons. Cela m’a motivée à prouver que je pouvais être aussi bonne que les garçons en ingénierie matérielle. Je pense que la raison vient de la société, dès le plus jeune âge, même à travers les jouets, les livres et les programmes, cette croyance est imposée. J’ai un petit garçon et nous avons du mal à trouver des livres qui ne présentent pas les garçons comme des héros et les filles comme des créatures fragiles qui ont besoin du soutien des autres.

Je pense que nous ne devrions pas faire de distinction entre les hommes et les femmes, et lorsque nous atteindrons ce stade, de nombreux problèmes seront résolus. La diversité conduit toujours à de meilleurs résultats. Chaque individu a sa propre façon de penser, et c’est la combinaison de nombreuses pensées et idées qui peut conduire à des révolutions.

Comme je l’ai mentionné, j’ai toujours été intéressée par l’égalité des droits, et venant d’un domaine (l’informatique) qui est loin d’être équilibré, je crois fermement que nous devrions continuer à promouvoir les sciences auprès des filles, mais aussi des garçons. La sensibilisation va dans les deux sens. L’idée qui sous-tend cette journée est admirable. Nous devons mettre en lumière le rôle des femmes qui occupent de nombreux postes dans la société, mais surtout dans les sciences.

Journée Sciences, un métier de femmes