Joannès Guichon met l’informatique au service de la trésorerie des PME
Faire le pont entre informatique et économie afin de résoudre les dettes inter-entreprises : voilà le défi relevé par Joannès Guichon, doctorant à l’Université de Lorraine au sein de l’équipe Mocqua du Centre de recherche Inria de l’Université de Lorraine et du laboratoire Loria, et de l’équipe Simbiot du Loria. Fort de ses compétences dans le domaine des systèmes complexes, le jeune chercheur ambitionne d’apporter une solution concrète aux problèmes de trésorerie des petites et moyennes entreprises (PME). Et ses recherches devraient le conduire lui-même vers l’entrepreneuriat, à travers un projet de startup.
De l’école d’ingénieurs à la recherche
« J’ai toujours pensé que faire de la science dans son coin n’était pas suffisant et que les recherches devaient servir concrètement », expose Joannès Guichon. Et cette conviction a guidé tout son parcours, de sa classe préparatoire en mathématiques à sa thèse, en passant par l’école d’ingénieurs Télécom Nancy. « J’ai opté pour un cursus en informatique, car je vois cette science comme un support qui permet de faire vivre de nombreux autres domaines, poursuit le jeune chercheur. Je pensais entrer ensuite sur le marché du travail, mais mes stages ont modifié ma trajectoire. »
En effet, en deuxième année du parcours IA et bases de données, l’étudiant passe deux mois au CRAN entre de recherche en automatique de Nancy), où il utilise l’intelligence artificielle pour repérer les différentes zones de planches de bois, chacune étant destinée à des usages particuliers. « J’ai réalisé alors que la recherche pouvait facilement déboucher sur des applications concrètes, confie Joannès Guichon. C’est ainsi que j’ai commencé à envisager de devenir chercheur ».
Cette aspiration sera confirmée par son stage de 3e année au sein d’une startup allemande, où il fait appel à l’IA pour optimiser la quantité de plastique dans des bouteilles. « Cette fois, je m’aperçois que l’entreprise a été fondée par une docteure en sciences… et donc que la recherche n’enferme pas mais peut au contraire ouvrir différentes portes, dont celle de l’entrepreneuriat ! », s’enthousiasme le doctorant.
Une thèse pluridisciplinaire, entre informatique et économie
Il part alors en quête d’une thèse et découvre une offre codirigée par Sylvain Contassot-Vivier, enseignant-chercheur au sein de l’équipe Simbiot du Loria (dont il avait suivi les cours d’algorithmie parallèle à Télécom Nancy) et Nazim Fatès, chercheur Inria dans l’équipe Mocqua. Cette thèse est financée par Inria dans le cadre de l’action exploratoire Murène, lancée en 2022, et proposée en collaboration avec Massimo Amato, professeur d’économie à l’Université Bocconi, à Milan. Elle reprend donc l’objectif principal de l’action exploratoire : faire appel à la modélisation mathématique pour réduire la dette inter-entreprises.
Très intéressé par ce projet, Joannès Guichon emporte sans difficulté l’adhésion des deux codirecteurs de thèse : « Sa candidature nous a particulièrement convaincus, car en complément de son profil scientifique solide et de sa formation d’ingénieur en informatique, il a démontré une grande motivation pour la recherche, un fort intérêt pour le sujet que nous proposions, à la frontière entre informatique et économie, et une belle ouverture d’esprit », se souvient Sylvain Contassot-Vivier.
Mais que signifie exactement la réduction de la dette inter-entreprises ? Joannès Guichon précise : « Les entreprises émettent des factures les unes vers les autres. Chacune d’entre elles attend de recevoir le paiement des factures envoyées pour régler celles qu’elle reçoit. Or, en Europe le délai de paiement atteint en général 60 jours et de surcroît, environ 40% des factures sont acquittées en retard. Ce phénomène fragilise les petites et moyennes entreprises qui disposent de peu de trésorerie. Comme toutes ces interactions constituent finalement un gigantesque réseau, notre objectif était d’identifier à quels endroits de ce réseau il suffit d’injecter de l’argent pour résoudre de nombreuses dettes inter-entreprises. » Autrement dit, trouver sur quelles sociétés agir pour profiter d’un effet boule de neige positif qui déclenchera des cascades de règlements.
Un algorithme qui fait ses preuves
Grâce à sa maîtrise de la science des systèmes complexes, Joannès Guichon a donc notamment consacré sa thèse à développer un algorithme, reposant sur la théorie des graphes (ici, chaque nœud du graphe est une entreprise et chaque lien une facture émise ou reçue), à même de relever ce défi. Il a également œuvré à analyser et comprendre en profondeur ces réseaux économiques.
Et les résultats sont au rendez-vous : « Nos expérimentations montrent qu’entre 63% et 81% des entreprises bénéficient d’une réduction d’au moins 50% de leurs besoins de liquidité, précise Sylvain Contassot-Vivier. Pour les PME, cela se traduit par un allègement important du poids de la trésorerie dans leur fonctionnement, ce qui apporte une meilleure stabilité et permet d’éviter des cessations d’activités. » Savoir si les banques accepteraient de jouer le rôle d’investisseur dans un tel système fait partie des prochains objectifs de l’équipe. Et puisque Joannès Guichon terminera sa thèse cet été, ce travail se poursuivra au sein d’Inria Startup Studio (ISS), que le doctorant intègrera en septembre 2026 pour un an.
Un soutien d’Inria Startup Studio
Son ambition ? Profiter du soutien financier et de l’accompagnement personnalisé du dispositif, notamment en termes de réflexion stratégique, pour effectuer une maturation du projet entrepreneurial, vérifier sa faisabilité commerciale et décider, ou non, de créer une entreprise. Pour cela, ses deux codirecteurs de thèse, ainsi que Massimo Amato, resteront ses partenaires scientifiques, tandis qu’un ingénieur, Florian Gonçalves, le rejoindra au sein d’ISS.
« Le moment est idéal puisque la facturation électronique sera rendue obligatoire en 2027, souligne le futur entrepreneur. Nous pourrions créer une interface mise à disposition des banques. Cette interface recevrait les factures des entreprises, ferait tourner l’algorithme sur un réseau intégrant l’ensemble des banques et entreprises partenaires et soumettrait aux financeurs une proposition d’investissement dans le réseau. »
Sa démarche ? Découvrir et partager
Pour un chercheur qui souhaite avant tout se rendre utile, le déploiement de cette solution constituerait une belle réussite et répondrait une fois de plus à son envie d’entretenir le lien entre science et société. En attendant, il n’a pas manqué ces derniers mois de mettre en pratique cette démarche, en participant à diverses actions de médiation. Fin 2024, il s’est ainsi impliqué dans une Game Jam, un concours de création de jeu vidéo organisé sur trois jours par le Centre Inria de l’Université de Lorraine et le Loria, visant à créer un pont entre la recherche et le monde du jeu vidéo (voir encadré « en savoir plus »). Puis en 2025, le jeune chercheur s’est essayé à un autre exercice : le concours « Ma thèse en 180 secondes », qu’il a là encore trouvé « très stimulant ».
Quel conseil Joannès Guichon donne-t-il aux étudiantes et étudiants qui souhaitent se lancer dans la recherche ? « Le plus important est de trouver ce qui les anime. Ils arriveront alors toujours à avancer. Et si certaines étapes font peur, c’est bon signe : cela prouve qu’ils tiennent à ce qu’ils font et donc qu’ils peuvent se donner la capacité de réussir ! »
Source : inria.fr


